Un traitement de Parkinson provoque une addiction au sexe aux jeux. Enquête sur ces médicaments qui, en réparant le mouvement, bouleversent les pulsions.
La maladie de Parkinson touche près de 272 500 personnes en France. Cette affection neurodégénérative se caractérise par des symptômes moteurs tels que des tremblements, des lenteurs et des raideurs musculaires. En cause, une perte progressive des neurones produisant la dopamine, un neurotransmetteur essentiel au contrôle des mouvements, mais aussi à la régulation du plaisir et du désir. Pour pallier ce déficit, les patients se voient prescrire des traitements dits dopaminergiques. Parmi eux, le Requip, un médicament fréquemment utilisé, suscite une vive polémique en raison d’effets secondaires pour le moins inattendus. Jeux compulsifs, achats frénétiques, sexualité débridée… pour certains patients, la prise de ce médicament vire au tourment. On fait le point.
Soigner le mouvement, dérégler l’impulsion
La maladie de Parkinson résulte d’une dégénérescence progressive des neurones dopaminergiques, ces cellules cérébrales impliquées dans le contrôle du mouvement. Mais la dopamine ne se limite pas à la motricité. Elle irrigue également ce que les neurosciences nomment communément le circuit de la récompense, un réseau impliqué dans la motivation, le plaisir et l’anticipation du désir. Pour compenser ce déficit, deux grandes familles de traitements sont prescrites : la L-Dopa, qui se transforme en dopamine dans le cerveau et les agonistes dopaminergiques, qui imitent directement son action. Et c’est cette seconde catégorie, notamment le ropinirole (commercialisé sous le nom de Requip), qui concentre aujourd’hui les inquiétudes.
En stimulant directement les récepteurs dopaminergiques, ces molécules peuvent provoquer une hyperactivation du système de récompense, entraînant chez certains patients des comportements compulsifs. Jeux d’argent, sexualité envahissante, dépenses incontrôlées, voire hyperphagie sont autant de manifestations regroupées sous le terme de troubles du contrôle des impulsions. Une étude publiée dans Neurology en 2018 estime que ces troubles pourraient concerner jusqu’à un patient sur deux dans les cinq années suivant le début du traitement. Alors comment un effet secondaire aussi fréquent a-t-il pu rester si longtemps sous-estimé ?
Anatomie d’un désir déréglé
La dopamine est souvent présentée comme la molécule du plaisir. Mais la réalité est plus subtile. Elle ne procure pas tant le plaisir qu’elle ne stimule l’envie de le rechercher. Et c’est cette nuance qui éclaire les dérives observées. En excès, la dopamine ne rend pas heureux mais obsessionnel. Elle intensifie le besoin, la quête et la répétition, transformant le désir en urgence. Chez les patients sous agonistes dopaminergiques, cette mécanique peut s’emballer. Le cerveau, artificiellement stimulé, multiplie les signaux de récompense potentielle. Résultat, une difficulté croissante à inhiber certains comportements.
Des témoignages recueillis par les médias, notamment par Radio France, décrivent des trajectoires brutales. Un patient francilien raconte s’être retrouvé, en moins de deux ans, avec près de 90 000 euros de dettes, pris dans une spirale mêlant jeux d’argent et sexualité compulsive. Et le plus troublant, c’est que beaucoup de patients ne font pas immédiatement le lien avec leur traitement. Ces comportements sont souvent vécus comme des choix ou des faiblesses personnelles, avant d’être reconnus comme des effets pharmacologiques. Une confusion lourde de conséquences, tant sur le plan psychologique que social.
Silence médical et réveil judiciaire
Pendant longtemps, ces effets secondaires sont restés dans une zone grise. Mentionnés dans les notices, mais rarement expliqués en détail aux patients. Mais plusieurs affaires judiciaires ont contribué à briser ce silence. En France, un patient obtient en 2012 la condamnation du laboratoire pharmaceutique produisant le ropinirole, après avoir démontré que son addiction aux jeux et à la sexualité était directement liée à son traitement. Il a été indemnisé à hauteur de 200 000 euros. Depuis, des centaines de cas similaires émergent. Au Royaume-Uni, un autre patient réussi à faire reconnaître la responsabilité de son médecin pour défaut d’information, après avoir développé une dépendance sévère aux paris sportifs.
Ces affaires révèlent une sous-estimation initiale lors des essais cliniques et un défaut d’information dans la pratique médicale. Comme le souligne le neurologue Jean-Christophe Corvol, ces effets ne sont pas apparus de manière suffisamment significative lors des premières études, mais se révèlent pleinement dans la durée et la vie réelle des patients. Un classique de la pharmacologie, mais avec des conséquences intimes et sociales particulièrement lourdes.
Informer, surveiller et ajuster
Face à ces dérives, la réponse médicale s’organise progressivement. Les spécialistes insistent aujourd’hui sur l’importance d’informer clairement les patients et leurs proches. Les premiers signaux sont souvent subtils : une attirance inhabituelle pour les jeux, une augmentation des dépenses et une sexualité plus envahissante. Il est également indispensable d’assurer un suivi rapproché. Les études montrent que le risque augmente avec la dose et la durée du traitement. Un ajustement précoce peut limiter les dérives. Dans de nombreux cas, une réduction de la posologie ou un changement de molécule permet de faire disparaître les troubles, sans compromettre l’efficacité sur les symptômes moteurs.
Parallèlement, la recherche explore des alternatives : traitements plus ciblés, stimulation cérébrale profonde, ou encore approches combinées. Mais au-delà de ces solutions techniques, une réflexion plus large s’impose. Car ces médicaments ne modifient pas seulement le corps. Ils influencent le rapport au plaisir, au désir et à la maîtrise de soi.
Les traitements dopaminergiques transforment la vie des patients atteints de Parkinson. Ils leur rendent de la fluidité, de l’autonomie et parfois même une forme de légèreté. Mais ils rappellent aussi que le cerveau n’est pas une mécanique que l’on ajuste sans conséquences. En modulant la dopamine, on ne restaure pas seulement le mouvement. On reconfigure, malgré soi, la cartographie du désir. La médecine moderne aime à croire qu’elle peut corriger les déséquilibres. Mais l’histoire de ces patients rappelle qu’elle doit aussi apprendre à en mesurer les effets invisibles. Car entre soulagement et dérive, il n’y a parfois qu’une molécule et un désir qui, soudain, ne sait plus s’arrêter.
Sources
- Étude Neurology, 2018 — troubles du contrôle des impulsions chez les patients Parkinson
- Données Santé Publique France — prévalence de la maladie
- Témoignages Radio France
- Haute Autorité de Santé HAS – Commission de la transparence
- Travaux de Jean-Christophe Corvol (AP-HP, Inserm)

