Loin de se limiter à une histoire anecdotique de la sexualité, l’évolution du gode éclaire des dynamiques centrales comme la médicalisation du corps féminin, l’industrialisation du désir et la reconfiguration contemporaine des normes intimes.
Longtemps marginalisé, entre curiosité obscène, outil médical et accessoire clandestin, le gode et sa déclinaison moderne, le vibromasseur, est aujourd’hui exposé, revendiqué et parfois même célébré. À rebours d’un récit linéaire opposant répression et libération, son histoire serpente, résiste et se dissimule. Car le gode n’est pas seulement un objet sexuel. Il est révélateur du rapport au corps, du contrôle exercé sur les femmes et plus largement, de la manière dont une société autorise ou interdit le plaisir.
Le plaisir avant la morale
Les premières traces d’objets phalliques remontent à la préhistoire, comme en témoignent plusieurs artefacts retrouvés en Europe centrale, notamment à Hohle Fels (Allemagne), datés d’environ 28 000 ans. Si leur usage exact demeure incertain, les analyses archéologiques suggèrent une pluralité de fonctions : symbolique (fertilité), rituelle, voire utilitaire. Dans l’Antiquité grecque et romaine, les sources textuelles et iconographiques permettent d’établir plus clairement l’existence d’objets destinés à la stimulation sexuelle. Les olisbos grecs, mentionnés chez Aristophane ou Hérondas, désignent explicitement des substituts phalliques utilisés par les femmes.
À Rome, ces objets s’inscrivent dans un rapport au corps moins moralement contraint qu’il ne le sera par la suite. Comme le suggèrent certaines sources antiques, ils peuvent être utilisés en l’absence de partenaire masculin, dans un cadre domestique ou prostitutionnel. Les objets sexuels circulent ainsi dans les maisons, les lupanars et les thermes. Les matériaux varient (bois, cuir, pierre), attestant d’une fabrication artisanale relativement répandue. Et ce qui caractérise cette période n’est pas tant la fréquence d’usage que l’absence de discours problématisant. Le plaisir, y compris féminin, n’est pas encore constitué comme un objet de suspicion systématique.
Religion, médecine et contrôle du plaisir
C’est avec l’Occident chrétien que le regard bascule. À partir du Moyen Âge occidental, sous l’influence croissante du christianisme, le rapport au corps et à la sexualité se transforme profondément. Le plaisir est reconfiguré comme un enjeu moral, étroitement encadré par les normes religieuses. Dans ce contexte, les pratiques sexuelles non reproductives, et en particulier la masturbation, font l’objet d’une condamnation explicite. Le corps est surveillé, discipliné et moralement encadré. L’historien Michel Foucault, dans son Histoire de la sexualité, montre que le pouvoir ne se contente pas d’interdire. Il produit des discours, catégorise, nomme et médicalise. Mais les objets sexuels ne disparaissent pas pour autant. Leur présence est attestée dans certaines archives judiciaires ou médicales, souvent associée à des accusations de déviance, de prostitution ou de sorcellerie. Leur usage devient toutefois clandestin, voire pathologisé. Certaines femmes sont même poursuivies pour usage d’instruments artificiels, preuve que l’objet inquiète.
En parallèle, d’autres cultures comme la Chine notamment, continuent d’intégrer ces objets dans des pratiques érotiques codifiées. Et là où l’Europe condamne, d’autres sociétés perfectionnent. C’est dans la modernité occidentale, entre le XVIIe et le XIXe siècle, que s’opère un déplacement majeur. La sexualité féminine est progressivement saisie par le discours médical. Le diagnostic d’hystérie, largement diffusé au XIXe siècle, devient un fourre-tout pathologique, englobant aussi bien l’anxiété que la frustration sexuelle. Pour traiter ces symptômes, les médecins pratiquent des massages pelviens visant à provoquer un paroxysme hystérique. Mais le mot orgasme n’est jamais prononcé.
Comme le démontre l’historienne Rachel P. Maines dans The Technology of Orgasm (1999), cette pratique devient rapidement contraignante pour les praticiens. Trop longue, trop physique et trop ambiguë. Le recours à des dispositifs mécaniques, à partir de la fin du XIXe siècle, répond à cette contrainte pratique. L’invention par Joseph Mortimer Granville d’un appareil vibratoire (1883) marque la fin du traitement manuel tout en s’inscrivant dans un cadre médical qui refuse de reconnaître explicitement la dimension sexuelle de la pratique. Et c’est toute l’ambiguïté de cette période : le plaisir féminin est reconnu, mais uniquement sous une forme pathologisée, encadrée et médicalisée. Il est autorisé, à condition de ne pas être nommé. Et le corps féminin est aussi bien un objet de savoir que de contrôle.
Du dispositif médical au produit de consommation
Le passage du vibromasseur du cabinet médical à l’espace domestique s’opère au tournant du XXe siècle, dans un contexte marqué par l’essor de l’électricité et des technologies domestiques. Dans les années 1920-1930, ces dispositifs apparaissent dans les catalogues d’électroménager, souvent présentés comme des appareils de massage ou de bien-être. Et leur esthétique proche du sèche-cheveux ou du batteur, n’est pas un hasard. Cette stratégie de présentation permet de maintenir une ambiguïté fonctionnelle, évitant une identification explicite à un usage sexuel. Toutefois, cette visibilité reste fragile. Lorsque les vibromasseurs commencent à être associés publiquement à la sexualité, ils disparaissent progressivement des circuits commerciaux traditionnels et des publicités.
Il faut attendre les années 1960-1970, la révolution sexuelle et les mouvements féministes pour que l’objet commence à se détacher de cette ambiguïté. Le mouvement féministe politise le plaisir, revendique la connaissance du corps, et réinscrit la sexualité dans une logique d’autonomie. Le gode se change alors en outil d’émancipation. À partir des années 1980, l’innovation technique et le design participent à une nouvelle phase de diffusion. Le célèbre Rabbit, lancé en 1983, combine stimulation interne et clitoridienne, tout en adoptant une forme détournée pour contourner la censure japonaise. Sa popularisation par la culture mainstream, notamment à la télévision, marque un tournant symbolique. Et le sextoy entre dans l’imaginaire collectif.
Depuis les années 2010, le phénomène s’accélère encore. Le marché mondial des sextoys explose, porté par la digitalisation, l’individualisation des pratiques et la montée du discours sur le bien-être. Selon une étude de l’Ifop (2017), près d’une Française sur deux déclare avoir déjà utilisé un sextoy. Un chiffre en forte progression. Parallèlement, les objets eux-mêmes se transforment : miniaturisation, connectivité et design épuré. Les marques adoptent les codes du luxe, du design scandinave et du bien-être. Les objets deviennent silencieux, connectés, parfois pilotables à distance. Ils s’intègrent dans des discours valorisant la santé, le self-care ou la performance, participant à une normalisation progressive de leur usage. Le gode n’est alors plus un objet caché, mais un produit culturel et, inévitablement, un produit capitaliste.
Finalement, l’histoire du gode n’est ni anecdotique, ni marginale. Elle raconte comment une société accepte ou refuse que le plaisir existe en dehors des normes qu’elle impose. Elle révèle les tensions entre contrôle et liberté, médecine et désir, industrie et intimité. De la pierre polie des cavernes aux objets connectés du XXIe siècle, le corps cherche toujours à se réapproprier lui-même. Son évolution ne marque pas simplement un passage du tabou à la libération, mais révèle plutôt les modalités changeantes selon lesquelles une société organise ou tolère l’accès au plaisir. Et peut-être est-ce là, au fond, la véritable vibration de cet objet : non pas mécanique, mais profondément humaine.
Sources
- Rachel P. Maines, The Technology of Orgasm (Johns Hopkins University Press, 1999)
- Hallie Lieberman, Buzz: A Stimulating History of the Sex Toy (Pegasus Books, 2017)
- Étude Ifop, « Les Français et les sextoys », 2017
- Michel Foucault, Histoire de la sexualité, Gallimard
- Recherches archéologiques : Hohle Fels (Université de Tübingen)
- Sources antiques : Aristophane, Hérondas

