Sextech, plateformes, data : enquête sur le marché du désir au XXIe siècle
L’intime n’est plus seulement une affaire de chambre. C’est aujourd’hui un marché et un terrain d’investissement. Longtemps cantonné à une économie marginale ou clandestine, le sexe s’impose comme une industrie globale, sophistiquée et parfaitement intégrée aux logiques du capitalisme contemporain. Et les chiffres donnent le vertige. En 2024, Match Group, maison mère de Tinder, Hinge et Meetic réalise plus de 3,5 milliards de dollars de chiffre d’affaires. Bumble, de son côté, dépasse le milliard. Quant à OnlyFans, sa maison mère Fenix International revendique plus de 1,4 milliard de revenus, avec des centaines de millions d’utilisateurs. Derrière ces chiffres vertigineux se dessine une mutation profonde : l’intime n’est plus seulement vécu, il est structuré, optimisé et monétisé. Il devient un produit, une expérience, parfois même un abonnement. La sextech, ce secteur hybride mêlant sexualité, santé et innovation représente environ 37 milliards de dollars en 2023, avec une croissance annuelle proche de 17 %. Plus largement, le marché mondial du bien-être sexuel pourrait dépasser les 150 milliards de dollars d’ici 2035. En France, il franchit déjà les 2 milliards et continue de progresser. Enquête sur une économie où l’intime n’est plus seulement vécu, mais consommé.
Du tabou au wellness : la normalisation stratégique du désir
Avant d’être une industrie, l’intime est un problème moral. Pour exister à grande échelle, le marché du désir doit opérer un déplacement subtil, mais décisif, en changeant de langage. Le sexe devient du bien-être et ce glissement sémantique n’a rien d’anodin. L’Organisation mondiale de la santé définit aujourd’hui la santé sexuelle comme un état de bien-être physique, émotionnel, mental et social lié à la sexualité, et non comme la seule absence de maladie ou de dysfonction. Une définition qui ouvre la porte à une intégration complète de la sexualité dans l’économie du soin.
Résultat, les objets du désir quittent les arrière-boutiques et les marges pour entrer dans le quotidien. Les sextoys s’installent dans les pharmacies, les lubrifiants se parent d’un design minimaliste et les marques adoptent les codes du luxe ou de la cosmétique. Le plaisir devient un geste de self-care. Le marché du bien-être sexuel, qui inclus déjà contraceptifs, produits de plaisir et solutions médicales, passe de quelques dizaines de milliards au début des années 2010 à plus de 80 milliards aujourd’hui, porté par une demande mondiale croissante.
Cette transformation s’adapte à la logique capitaliste, qui excelle à absorber des zones auparavant marginales pour les transformer en marchés légitimes. Comme le montre la sociologie contemporaine, cette croissance ne repose pas uniquement sur la libération des mœurs, mais sur une normalisation marchande du désir. Le sexe n’est pas seulement accepté. Il est organisé, packagé et valorisé. Les applications de suivi de cycle, les thérapies sexuelles digitalisées et les plateformes de coaching intime participent à cette même logique. Le corps devient un territoire de gestion, d’optimisation et de connaissance de soi. Une évolution en apparence émancipatrice (et qui l’est en partie), mais qui s’inscrit aussi dans une logique économique.
La technologie au cœur du désir
Le moteur de cette transformation est sans conteste technologique. La sextech ne se contente pas d’accompagner la sexualité, elle la redéfinit. Avec des avancées comme les vibromasseurs connectés, la pornographie immersive, l’intelligence artificielle conversationnelle et les dispositifs de réalité virtuelle, le plaisir devient programmable. Les objets connectés permettent de mesurer, d’ajuster et d’optimiser l’expérience intime. Et le corps devient interface.
Mais que devient le désir lorsqu’il est quantifié ? Derrière la promesse d’un plaisir augmenté se profile une autre réalité : celle d’une collecte massive de données. Fréquence d’utilisation, préférences, intensité, interactions… L’intime génère des informations parmi les plus sensibles qui soient. Des études récentes montrent que près de la moitié des utilisateurs de technologies sexuelles s’inquiètent de la gestion de leurs données personnelles. Une inquiétude loin d’être infondée. Le plaisir, autrefois fugace, laisse maintenant des traces.
Les chercheurs Zahra Stardust, Kath Albury et Jenny Kennedy montrent en 2024 que la gouvernance des données est l’une des zones grises majeures de la sextech. Les promesses d’émancipation et d’innovation coexistent avec des récits très start-up et très solutionnistes, qui sous-estiment souvent la portée politique de la donnée intime. Une revue scientifique récente sur les smart sextoys (jouets connectés à distance) insiste elle aussi sur les enjeux de sécurité, de consentement et de data justice, en rappelant que le suivi numérique du plaisir peut basculer dans une logique de quantification et d’auto-optimisation.
Les plateformes transforment l’amour en marché structuré
Si la technologie est le moteur, les plateformes en sont l’architecture. Les applications de rencontre n’ont pas inventé la marchandisation de l’amour. Elles l’ont industrialisée. Selon le Pew Research Center, environ 30 % des adultes américains déclarent avoir déjà utilisé un site ou une application de rencontre. Chez les personnes non mariées, la proportion dépasse les 50 %. Le dating n’est plus un usage marginal, mais une norme culturelle forte pour une part importante de la population.
Une étude de 2022 dans The Economic and Labour Relations Review parle explicitement de marketised love : les applications ne font pas que faciliter la rencontre, elles remodèlent la relation amoureuse selon une logique de marché, de concurrence, d’efficacité et de mise en visibilité de soi. Elles organisent une forme de shopping relationnel gamifié, où chacun devient à la fois utilisateur, produit et vitrine. Cette mutation révèle l’émergence d’un capitalisme émotionnel, où les affects eux-mêmes deviennent des ressources économiques. La sociologue Eva Illouz spécialisé dans la sociologie des sentiments confirme que dans les sociétés contemporaines, les émotions ne sont plus extérieures au marché, elles en sont le moteur. Le désir, l’attente, la solitude et l’espoir sont autant d’affects convertis en valeur économique.
Et les interfaces y jouent un rôle décisif. Le swipe simplifie le choix, accélère la décision et transforme la rencontre en geste répétitif. Le désir devient fluide, mais aussi interchangeable. Dans cette économie, la monétisation ne repose pas uniquement sur la mise en relation, mais aussi sur la frustration. Boosts, abonnements premium et options de visibilité, on ne paie pas pour rencontrer, mais pour augmenter ses chances. Pour gagner du temps et améliorer sa performance romantique. Et l’amour y est une probabilité.
Dans un article de 2025 publié dans American Political Science Review, la philosophe Elsa Kugelberg décrit l’émergence d’une “digital sexual sphere” où applications de rencontre, sextech, systèmes d’IA intime et plateformes de contenu forment un même écosystème. Ces applications exercent un pouvoir réel sur les individus, à travers l’architecture des choix, la modération, l’amplification et les règles de visibilité. Le désir est alors un marché régulé par des lois publiques, mais aussi un espace gouverné par des infrastructures privées.
OnlyFans et la tarification de l’intimité
Avec OnlyFans, une nouvelle étape est franchie : celle de la monétisation directe de l’intime. Le modèle est simple. Des créateurs produisent du contenu, explicite ou non, que les utilisateurs paient sous forme d’abonnements, de pourboires ou de messages privés. La plateforme prélève une commission. Mais ce modèle produit une transformation plus profonde. Il donne un prix à la proximité. Ce qui relève de l’implicite comme l’attention, le désir et l’interaction devient une grille tarifaire. L’intimité se fragmente en niveaux d’accès et le fantasme se transforme en service.
Certains y voient une forme d’émancipation économique, permettant aux créateurs de s’affranchir des intermédiaires. Et cette lecture n’est pas entièrement fausse. Mais elle masque des tensions réelles. L’agence de presse Reuters documente en 2024 plus de 100 plaintes liées à des contenus non consentis sur OnlyFans, tandis qu’une autre enquête publiée fin 2024 évoque 26 comptes signalés par un enquêteur spécialisé comme susceptibles de contenir des contenus sexuels impliquant des mineures.
En 2025, le régulateur britannique Ofcom inflige une amende de plus d’un million de livres à Fenix International pour des manquements liés à la vérification d’âge. L’industrialisation de l’intime produit à la fois de nouveaux revenus et de nouveaux angles morts. Plus le marché grossit, plus la promesse numérique de désintermédiation, de liberté et d’empowerment se heurte à des questions très concrètes de modération, de droit, de consentement, de vérification et de responsabilité. Même dans sa version la plus contemporaine, l’économie du désir reste une industrie du risque.
La face cachée : données, fraudes et vulnérabilités
Alors faut-il voir dans cette industrialisation du désir une avancée ou une dérive ? D’un côté, il est difficile de nier les effets positifs. L’accès à l’information, la démocratisation des produits et la visibilité accrue des sexualités minoritaires sont autant d’éléments qui participent à une libération réelle. Et le marché a, en quelque sorte, joué le rôle d’accélérateur culturel. Mais de l’autre, cette marchandisation soulève des tensions profondes. Tout, dans cette économie, repose sur la promesse implicite d’un désir amélioré, optimisé et intensifié. Et cette promesse a un coût. Elle introduit une logique de performance dans l’intime. Aujourd’hui, il ne suffit plus de désirer. Il faut bien désirer. Optimiser son plaisir, maximiser ses interactions et améliorer sa visibilité. Le risque ? Une forme de standardisation du plaisir, dictée par les logiques du marché. Et lorsque tout devient produit, que reste-t-il de l’intime ? Pour le philosophe Michel Foucault, l’un des penseurs les plus influents du XXe siècle, le pouvoir moderne ne réprime pas la sexualité, il l’a produit, l’organise et la structure.
Mais le véritable trésor de cette industrie n’est ni le corps, ni le contenu, ce sont les données. L’intime industrialisé ne produit pas seulement des revenus, il produit des traces. Préférences, fréquence d’usage, géolocalisation, rythme de conversation, contenus regardés, réactions, signaux d’excitation ou de rejet… la vie sexuelle et affective devient un terrain de collecte d’informations particulièrement sensible. En 2025, l’association noyb accuse Bumble d’utiliser des données utilisateurs pour entraîner une fonctionnalité d’intelligence artificielle sans consentement explicite. Une affaire révélatrice des tensions croissantes autour de la data intime. À cela s’ajoute la fraude sentimentale. Les marchés du désir attirent logiquement les prédateurs. La Federal Trade Commission estime qu’en 2022, plus de 70 000 Américains ont été victimes d’arnaques amoureuses, pour un total de 1,3 milliard de dollars de pertes. Dès lors que la relation passe par une plateforme, elle devient exploitable et le romantisme, une surface d’attaque.
Finalement, l’intime est devenu une industrie en concentrant tout ce que l’économie contemporaine valorise : engagement, récurrence, personnalisation et données. Ce marché permet de vendre des abonnements, des services, des expériences et des projections de soi. Mais cette conquête n’est pas sans ambiguïté. Elle ouvre des espaces de liberté tout en introduisant de nouvelles formes de contrôle. Elle libère les corps tout en capturant les attentions. Et le marché du désir ne se contente pas d’exploiter un besoin ancien. Il reconfigure notre manière même de vivre l’intime. Il nous habitue à considérer l’amour comme un tunnel de conversion, le plaisir comme une métrique, la visibilité comme une séduction et la relation comme un produit à options. Pour Appétits, l’enjeu éditorial est là : raconter non pas seulement une libération des mœurs, ni une décadence commode, mais la manière dont le capitalisme du XXIe siècle a compris qu’il pouvait faire commerce de l’attention, de l’attente, du fantasme, de l’espoir de plaire et de la peur de ne pas suffire. Le désir n’est plus hors marché. Il en est devenu l’un des segments les plus raffinés.
Sources
- Global Market Insights, Sextech Market Size Report, 2024
- Fortune Business Insights, Sextech Market Forecast, 2026-2034
- Business Research Insights, Sexual Wellness Market Report, 2026
- Grand View Research, France Sextech Market Outlook, 2023-2030
- The Insight Partners, Sexual Wellness Products Market Analysis, 2024
- Maddyness, La sextech, une industrie lifestyle, 2021
- OMS, définition de la santé sexuelle et travaux sur le bien-être sexuel.
- Match Group, résultats annuels, 2026.
- Bumble, rapport annuel et résultats 2025.
- Pew Research Center, usages des applications de rencontre.
- Bandinelli & Gandini, Dating Apps: The Uncertainty of Marketised Love.
- Kugelberg, Dating Apps and the Digital Sexual Sphere.
- Stardust, Albury, Kennedy, travaux sur la gouvernance des données intimes en sextech.
- Reuters Investigations sur OnlyFans.
- Ofcom, décision de sanction contre Fenix International.
- FTC, arnaques sentimentales.

